samedi 6 janvier 2007

L’immortalité mise en boite

de Valentin Becmeur et Nicolas Granet


Un philosophe populaire découvrit un jour, au dépend de l’humanité, le secret de l’immortalité. Pour présenter sa thèse, il s’enferma dans une boite vide que l’on ne rouvrit que dix mois plus tard. L’expérience, très médiatisée, offrit au monde entier les images de la réouverture de la capsule en direct à la télévision et sur Internet. Le public pu voir sortir en triomphe le philosophe dans un état physique fort semblable au jour de son entrée, sans même que la barbe ne lui eût poussée. Le philosophe s’était pour sa thèse inspiré de l’expérience dite « du chat de Schrödinger », communément admise en physique quantique : un chat dans une boite est soumis à la projection aléatoire de particules nucléaires pouvant le tuer. A aucun moment on ne sait, de l’extérieur, si le chat est mort ou non. Le philosophe inféra de cette expérience l’affirmation : « Tout organisme placé dans boite opaque hermétiquement close ne peut être dit "mort" tant que l’on en n’a pas la preuve matérielle ». Le département marketing de la maison d’édition du philosophe lui avait conseillé de démontrer sa thèse devant les médias pour assurer la promotion de son livre. Bien sûr, l’expérience était truquée, et bien sûr, c’était une idée dont la muse de l’absurde même aurait été incapable. Mais les gens virent, et, tels St Thomas, ils crurent. Vous savez comment sont les gens… En ces temps où l’avenir de l’humanité était sérieusement mis en péril par une inquiétante pénurie de naissances (*), cela plut au peuple de reconnaître dans cette étrange expérience un espoir pour la survie de l’espèce humaine. Mais le philosophe disparut avec l’argent récolté grâce au succès de l’expérience, et personne ne su que le tour était truqué. Personne, par ailleurs, ne s’en inquiéta le moins du monde, chacun désormais obsédé par un nouveau besoin : se mettre en boite.

Une première société de vente de "boite d’immortalité" se créa. Elle ne jouit pas longtemps du monopole. Très vite, la concurrence fit baisser les prix en déclinant les offres selon les éternelles pratiques commerciales : modèles bon marché – en plastique ou en carton –, modèles à monter soi-même, modèles de luxe, modèles spacieux, insonorisés, ignifugés, avec mobilier intérieur, parois de couleur personnalisée, en bois, métal, béton, granit, marbre ou en or pour certains dirigeants de pays pétroliers, et même des modèles de boites de groupes, cinq ou six places (à l’intérieur desquelles les personnes restent mortelles entre elles, mais immortelles ensemble). Le seul point commun de tous ces modèles étant leur imperméabilité au monde extérieur : tant que nul ne sait si la personne enfermée est vivante ou non, elle ne peut être considéré comme morte, elle ne peut être morte, elle ne peut mourir, elle est immortelle. Le plus vieux rêve de l’humanité résolu par une simple boite. Quelques boites furent ouvertes et laissèrent apparaître les cadavres décomposés de leurs occupants. Les journaux télévisés et les médias du monde entier se relayèrent pour expliquer au peuple que les boites devaient être utilisées correctement pour fonctionner : il ne fallait surtout pas ouvrir la boite, car c’était l’ouverture qui faisait mourir les immortels. Tant que l’inquiétude planait, l’occupant ne pouvait pas être mort.

Cette mode prit des dimensions inattendues : des centres d’emboîtage (nommées "agences d’éternité") se créèrent, ainsi que des sites d’entrepôt de boites ressemblant étrangement à des cimetières. Plusieurs villages entiers furent mis en boite et accédèrent à l’immortalité. On mit au monde de nouveaux modèles, comme le modèle de boite pour peluches et poupées (pour les enfants) ou le modèle pour animaux domestiques. On vit également des modèles de décoration (pour enfermer un membre de sa famille et se servir ensuite de la boite en ornement de salon), des modéles biodégradables (qui alimentèrent de nombreux débats éthiques – a-t-on le droit de laisser la nature désagréger la boite et ainsi l’ouvrir et tuer son occupant, même au bout de centaines d’années ?) et des modèles en série limitée numérotée.

L’Italie fut le premier pays au monde à avoir un président en boite. On crut bon d’enfermer en boite les tout derniers représentants vivants des espèces en voie de disparition. Bientôt apparurent les premiers problèmes de stockage des boites. Le Japon fut le pays le plus touché. Malgré les emplacements dédiés, les boites s’entassaient. On commença donc à les placer dans les sites d’enfouissement des déchets nucléaires. Quand ces puits furent pleins, on creusa d’autres sites d’enfouissement.

Peu à peu, les rues et les villes se désertifièrent. Les gens ne mourraient plus. En fait, ils ne vivaient plus non plus. Les physiciens quantiques sont habitués à considérer le chat de Schrödinger comme mort ET vivant. Ainsi, la Terre se peupla d’invisibles mais paisibles mort-vivants enfermés dans ces boites qui devenaient leurs cercueils. Cette dernière folie des hommes dura jusqu’à ce que le PDG de la plus grande entreprise de production de boites se retrouva le dernier homme matériellement vivant sur la planète. N’ayant plus rien d’autre à faire dans cette vie là, il ouvrit le coffre fort géant en argent massif de son bureau, se glissa à l’intérieur au milieu de l’immense fortune amassée grâce au commerce des boites d’immortalité, plia ses jambes, sa tête, saisit du bras la porte du coffre et la tira vers lui. Le coffre se verrouilla. Il avait été le dernier à emporter le souvenir de la vie dans sa tombe d’argent.


(*) Lire Les bébés


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